« C’était quoi, ce bruit ? »
Ce qui m’a surprise, ce n’est pas que Lucille explose cette limace géante à coup de pied de table. C’est plutôt le bruit que ça a fait. De voir l’intérieur de la limace. Le glougloutement des viscères qui dégoulinaient hors de son corps visqueux. Il y a eu un bruit mouillé, et nous étions couvertes d’éclaboussures d’entrailles de limaces. C’était … vraiment dégueulasse.
Il pleuvait sans discontinuer depuis des semaines. Les gouttières ruisselaient, les égouts débordaient de toutes parts, les intérieurs sentaient l’amertume des hivers qui durent trop longtemps. Dehors les vélos glissaient sur la chaussée, les automobilistes pestaient, les piétons se fracassaient les uns contre les autres, aveuglés par leurs parapluies usés par les trombes d’eau. Camille soupirait à n’en plus finir qu’elle rêvait d’aérer tout en grand, Lucille voulait sentir le soleil sur sa peau.
Elles vivaient ensemble dans une maison bruxelloise classique, avec un hall d’entrée très grand, deux chambres par étage, ça et là une salle de bain ou une toilette et au rez-de chaussée, un salon, une cuisine dans la continuité, et enfin une véranda donnant sur la cour. La maison portait les traces de générations de colocations, par ici un petit guéridon abandonné, là un tableau aimanté couvert de cartes postales dont certains noms ne disaient plus rien à personne, sur un appui de fenêtre un cendrier en cannette. Il restait également les stigmates d’un projet de bibliothèque en caisses de vin. La maison était désertée par les autres colocataires car elle prenait l’eau, petit à petit. Au début pas grand chose, des petites gouttes par ci par là. Des tâches. Et puis, crac ! des éboulements. Les chambres avaient été fuies les unes après les autres, le propriétaire avait baissé progressivement le loyer en attendant d’avoir le temps pour les travaux et Camille et Lucille s’étaient retrouvées à deux, avec une drôle d’impression, celle du début de la fin. Elles se connaissaient depuis longtemps : elles avaient travaillé ensemble dans un endroit où personne n’était capable de se souvenir de leurs prénoms et appelaient sans cesse Camille, Lucille, et Lucille, Camille. Au début, ça les avait un peu agacées, mais elles avaient fini par devenir copines. L’une avait quitté la boîte, puis l’autre, elles se croisaient avec joie à des retrouvailles et de fil en aiguille étaient tout simplement devenues amies. Un jour, l’une était tombée dans une chouette colocation, et l’autre l’avait rejointe naturellement. Leur amitié était simple et tranquille. Compagnes d’infortune et de petits plaisirs de la vie, elles riaient beaucoup.
Un soir, autour d’un bol de céréales, l’une des deux avait dit : « il faudrait trouver une autre maison » et l’autre avait acquiescé. Depuis, pas grand chose. Tout est long, dans cette ville. Chaque année la chasse aux appart’s ressemblait encore plus à une lutte sans merci que l’année d’avant. La hausse des loyers n’en finissait pas. On parlait de crise, d’inflation, de dettes. Certains finissaient par craquer et mettaient plus de la moitié de leurs salaires dans des logements pas si dingues. On s’habitue à tout, on répète sans cesse que ça ne peut pas durer, ça va finir par céder, bientôt plus personne ne pourra se permettre de vivre ici mais… certains y arrivent. Mieux lotis que d’autres ou mieux entourés peut-être, ils continuaient à faire monter les prix. À mettre dans leurs loyers l’équivalent des salaires combinés de Camille et Lucille.
Ce soir-là, il n’était pas très tard, peut-être six heures mais le jour était si gris que Camille trainait déjà en pyjama en regardant la pluie tomber. Elle n’avait envie de rien. Sa journée avait été morose et humide. À son travail, les égouts refoulaient et ça puait à longueur de temps. Ce soir-là, tout lui semblait particulièrement poisseux.
« J’en ai vraiment marre de la pluie » dit-elle pour elle-même, avant de tirer mélancoliquement sur son joint. À ce moment-là, porte qui claque, bruit de clé, sploutch des chaussures pleines de boue, tapoti-tapota des petites pattes de chien, Lucille et Chaussette sont dans le salon.
Personne ne sait pourquoi Chaussette s’appelle Chaussette ; d’ailleurs personne ne sait qui était le maître originel de Chaussette. Au moment de la grande débandade des colocataires, on s’est rendus compte petit à petit que personne n’en revendiquait l’appartenance ; et Chaussette était restée. Camille faisait la balade du matin et Lucille celle du soir. Depuis ce printemps si pluvieux les promenades sont devenues une corvée ; mais il faut bien s’y mettre, car Chaussette possède des oreilles très douces, qu’il est agréable de caresser, en particulier quand la chienne fait un petit somme à leurs pieds, heureuse d’avoir reniflé tout son soûl les odeurs du voisinage. Enfin voilà les deux amies réunies et ensemble elles parlent de leurs journées nulles, se font des blagues, boivent de la tisane et côte à côte, face à la fenêtre, regardent la pluie battante.
Camille se lance dans une diatribe : elle est convaincue d’avoir compris – à la manière d’une révélation divine, elle agite le pétard en l’air – un fait d’importance majeure : les limaces grossissaient. Elle avait vu des images d’un hiver particulièrement doux en Australie où les souris avaient continué à se reproduire bien après l’été. Certaines régions avaient été complètement envahies de petits rongeurs. Depuis, Camille, éco-anxieuse paranoïaque, voyait des catastrophes partout. « On est bien peu de choses », disait-elle souvent. Elle avait également été très impressionnée par une scène d’infestation de cigales de la Petite maison dans la prairie – les livres, pas la série, rétorquait-elle, pincée, à la première moquerie. Bref, elle psychotait : « et si l’été n’arrivait jamais ? Qui était le prédateur naturel des limaces ? Suffirait-il à en endiguer le flot ? Allaient-elles devenir de plus en grosses ? ». Là-dessus, les yeux écarquillés, Lucille comparait la taille de sa main à un immense spécimen qui glissait sur la vitre. Elle n’avait pas envie de croire que les angoisses de Camille étaient fondées – sinon, ça ferait un moment que l’apocalypse aurait déjà eu lieu, on en était pas à la première épiphanie – toutefois elle était bien forcée de constater qu’elle était très grasse, cette limace. Et un peu … ah, ça parait bête à dire, vraiment, mais un peu présomptueuse, voilà.
C’est là que ça commence vraiment ; et je vous fais une petite faveur en vous le disant parce qu’en réalité on ne sait jamais tout à fait quand commence quelque chose. Et c’est dit sans malice car ce qui est intéressant dans la vie c’est justement que parfois, quelque chose commence et qu’on ne s’en rend pas forcément compte. Pas de générique ou de page de garde. Ça arrive juste, et puis c’est là, et là, seulement là, on sait que quelque chose a commencé quelque part, à un moment donné.
Dans notre histoire – parce que c’en est une – Camille et Lucille entendent soudain un craquement qui leur fait l’effet d’une détonation. Camille regarda Lucille qui regardait la chienne. Chaussette s’était dressée sur ses pattes, l’air inquiet. La queue basse, elle regardait le plafond. Un deuxième bruit se fit entendre, plus léger. Plop. Comme une ventouse que l’on décollerait.
Camille et Lucille contre les limaces géantes, c’est votre fiction horrifique de l’été. 4 épisodes, tous les lundis jusqu’au 5 août.