Camille et Lucille contre les limaces géantes – épisode 4

« Les affaires reprennent »

Dans l’épisode précédent, Camille et Lucille manquent de se faire engloutir par une limace géante et ont une épiphanie face à du sel régénérant pour lave-vaisselle…

Moment suspendu.
Leurs regards se croisent.
Elles se sourient.
Chaussette jappe.

La suite se passe comme au ralenti. Camille et Lucille armées de pistolets d’eau salée, gourdes de recharge en bandoulière, grimpent pour la troisième fois les marches détrempées ; l’air pue la mort, de l’eau croupie ruisselle sur les murs, la maison craque de partout. Entassées dans la salle de bain, les limaces géantes forment un tableau répugnant. L’une d’entre elles tente de suivre le chemin réalisé par Camille et Lucille, au moment de leur fuite par la fenêtre ; la vitre a cédé et elle est désormais coincée entre l’intérieur et l’extérieur, une dizaine d’énormes morceaux de verre fichés dans son corps mou. L’arrière et l’avant se tordent dans tous les sens. Les autres limaces ont l’air de comprendre qu’elles ne pourront pas suivre la même piste et entreprennent de se retourner ; mais elles sont si grosses et la salle de bain, si petite, elles sont les unes sur les autres et commencent à s’entortiller dangereusement ;

  • Aargh, c’est pas vrai ! Elles vont fusionner de nouveau en une méga-limace !
  • Désolée, mamiiiiiiiiiiiiiiie !

Elles débarquent l’une après l’autre et tirent sur tout ce qui bouge ; ce n’est pas si simple, les limaces font désormais la taille d’un hippopotame. La chair crame par morceaux, produisant une fumée âcre et opaque. Ça grésille. D’immenses mâchoires s’ouvrent sur leurs milliers de petites dents pointues et acérées et se referment dans le vide en claquant, menaçantes. Chaussette, oreilles en arrière, aboie avec virulence et montre les crocs à un spécimen qui se rapproche. Lucille grimpe à califourchon sur le dos d’une limace pour l’empêcher de fusionner avec une autre et lutte de toutes ses forces, Camille ne reste pas en place et se faufile entre les corps mous pour tirer de partout à la fois ; elle recharge, elle tire à nouveau, elle saute, bondit, hurle. C’est un cauchemar ; Lucille a à peine le temps de réaliser que Chaussette est sur le point de se faire engloutir par une limace géante qu’elle est projetée en avant par un coup de tête spongieuse et dégringole, elle ne voit déjà plus la tête de Chaussette, c’est la PANIQUE et c’est à ce moment là que tout s’effondre.

Dans un immense fracas de gravas et de lambris qui se déchirent, Camille, Lucille, Chaussette et un tas informe de limaces géantes s’écrasent au sol.

Lucille réalise qu’elle a perdu connaissance au moment où elle est réveillée par d’incessants coups de langue râpeuse ; ses oreilles sifflent et elle a l’impression d’être passée sous un bus. Tout est gris. Aussi les yeux bruns du chien contrastent avec tout le reste. C’est beau, c’est hyper beau même. Lucille a le temps de se dire que ça peut être très esthétique, la fin du monde. Les limaces sont sur le flanc ou sur le dos, elles gémissent et frissonnent. L’une d’entre elles a explosé dans la chute et sous la poussière, tout est recouvert de sang et de mucus. Elles se redresse avec difficulté et cherche Camille du regard. Elle enjambe des débris, ordonne à Chaussette « cherche ! cherche ! » mais n’est pas sûre de ce qu’elle est prête à trouver ; chaque seconde lui semble une éternité jusqu’à ce qu’elle entende un tout petit bruit.

  • Camille ? Camille ?
  • Mmmmh …

Elle est coincée sous un éboulement et ne réagit pas vraiment quand Lucille prononce son nom mais qu’à cela ne tienne, elle lui parle sans s’arrêter. Au début elle lui raconte leur drôle de journée. Les grognements de Chaussette, la première limace géante. Et puis elle lui rappelle leur emménagement ensemble, ce matelas qu’elles étaient aller chercher chez Ikéa en bus, la tronche des passagers, leur fierté une fois déployé dans la chambre de Lucille. Ce jour-là lui dit-elle, elle a su qu’elle pourrait toujours compter sur elle. Et puis ces heures à regarder le plafond en écoutant leurs chansons préférées. Ces fêtes, ces bars, ces rencontres faites ensemble. Leurs indignations. Les trajets à vélo, un peu ivres, au soleil. Les BD qu’elles se sont enfilées. Les promenades avec Chaussette, par tous les temps. Les peines qu’on partage et les victoires qu’on célèbre. Comme à chaque fois dans leur vie, Lucille sort Camille de là, avec patience et douceur. Et ça prend des heures. Pierre par pierre. Lorsqu’elle peut enfin la voir en entier, un de ses bras n’est pas dans le bon sens et Camille est très, très pâle mais elle fait un petit sourire grimaçant. Elle est là. Elles sont là.

Dehors, la pluie a cessé et le soleil brille enfin. Couvertes de sang et de saletés, elles sont assises dehors et regardent le jour se lever. Chaussette baille, les pattes en rond. Dans la quiétude de la ville qui s’éveille et le doux bruissement du vent dans les feuilles des arbres, un joint passe. Les rayons sont déjà chauds sur leur peau et elles ferment les yeux, apaisées.

Heureusement, parce que si elles regardaient devant elles, elles verraient, rampant de derrière un vélo oublié, s’étirant de tous ses anneaux, un lombric de la taille d’une anguille …

FIN
Merci de m’avoir lue jusqu’au bout ❤